Nelly-Ève
Rajotte – Aika
Déstabilisation
sensorielle, improbable télescopage de l’œil
et de l’ouïe, paradoxe du mouvement transitoire,
insuffisances des sens : voilà ce à
quoi nous confrontent les œuvres vidéo
de Nelly-Ève Rajotte, des œuvres d’une
grande cohérence dont Aika est le plus récent
volet.
Visuellement
parlant, les diverses productions de Rajotte sont
reliées entre elles par le retour constant
d’un écran hachuré, par une multiplication
et une superposition des bandes qui devient en quelque
sorte la métaphore même de la recherche
vidéographique. En représentant le même
(une place publique berlinoise – l’Alexanderplatz
– ou une rue et un parc anonymes, reconnaissable
mais inidentifiable tout à la fois) sur plusieurs
bandes superposées, Aika témoigne de
la difficulté de rendre compte, du moins visuellement,
du réel, un réel appréhendé
par le sens de la vue qui est toujours, au fond, déficitaire.
En fait,
tel un opprobre adressé aux insuffisances du
regard, confronté à la multiplication
de ces bandes visuelles (elles-mêmes prises
entre la répétition du même espace
et l’étirement en temporalités
diverses), Aika mise sur la constance du signifiant
sonore. Ce dernier finit, par l’intermédiaire
de l’apparition de diverses lignes improbables
qui finissent par jouer le rôle d’ultime
signifiant visuel, par remplir les anfractuosités
laissées vacantes par notre regard, comme si
Rajotte nous amenait à entendre, en bout de
ligne, par notre œil.
Si les œuvres
vidéo de Rajotte renvoient, au niveau thématique,
à l’idée de mouvement transitoire,
elles relèvent fondamentalement, au niveau
formel, d’un art véritablement poétique
(au sens où l’entend le linguiste Roman
Jakobson) : un rabattement de l’axe syntagmatique
– celui de la durée, du temps, de l’inéluctabilité
– sur l’axe paradigmatique – celui
de l’espace, de la superposition, du possible.
Chercher à confronter le simulacre ambiant
dans ce qu’il a de plus banal, soit ces espaces
de transition que notre être a désertés
et que l’on ne regarde visiblement plus, et
le saturer d’une présence sonore pleine
de possibilités et, surtout, de présence,
voilà un projet qui ne pourrait être
plus contemporain.
Stéphane
Girard

VIHR