La performance
de Joseph Delappe : s’infiltrer dans le jeu
« America’s Army » et refuser le
combat. Il explique sa démarche.
par Marie
Lechner
samedi 3
juin 2006
tags : hacktivisme,
jeux en ligne
« Dead
in Irak », de Joseph Delappe
Depuis 2001,
Joseph Delappe intervient dans les jeux en ligne comme
Quake, The Sims Online ou Battlefield Vietnam pour
y accomplir d’étranges performances,
comme rejouer les débats présidentiels.
En mars 2006, à l’occasion du troisième
anniversaire du début du conflit irakien, il
s’infiltre dans America’s Army, jeu de
simulation militaire en ligne financé par l’armée
américaine pour recruter ses soldats. Le joueur
incarne un soldat américain combattant des
forces terroristes. Delappe pénètre
dans le jeu sous le pseudo « dead-in-irak »
et, refusant de prendre part au combat, il se contente
de taper obstinément le nom des soldats américains
tués durant le conflit, leur rang, la date
de leur décès, jusqu’à
ce qu’il soit exécuté à
son tour. L’artiste visuel, président
du département d’art de l’université
du Nevada, explique sa démarche.
Comment est
né le projet « Dead in Irak »
Je me suis intéressé aux mémoriaux
à la suite de la publication d’un site
web qui compilait les milliers de propositions de
mémorial pour le site du World Trade Center.
Notre gouvernement a utilisé le 11 septembre
pour justifier ce qui est en train d’arriver
en Irak. D’où mon idée d’élever
un mémorial aux milliers de civils et de soldats
morts en Irak. Comme il n’existe pas de rapport
exhaustif sur les morts civils, réciter la
liste des soldats américains morts dans ce
jeu de recrutement a fait sens. C’était
une manière respectueuse de se souvenir de
ceux qui sont morts en notre nom. J’assimile
mes performances à du théâtre
de rue en ligne. Les jeux en ligne constituent un
environnement unique et devraient être abordés
comme une arène créative. Il est capital
de considérer ces jeux de tirs comme une partie
de la culture dominante aux Etats-Unis (militarisme,
capitalisme, compétition, etc.). Mes actions
s’inscrivent dans la lignée des performances
artistiques de rue (Laurie Anderson à New York
dans les années 70, jouant du violon jusqu’à
ce que la glace qui entoure ses patins fonde, Ant
Farm recréant l’assassinat de J.F.K.
à Dallas). J’utilise parfois le terme
de performative gaming.
Pourquoi
avoir choisi « America’s Army »
comme terrain d’intervention ?
Le fait que ce jeu soit un outil de marketing et de
recrutement subventionné par le ministère
de la Défense le positionne dans une sphère
très différente. C’est de la propagande.
Mes interventions pour créer ce mémorial
sont un acte de protestation. C’est aussi pour
moi une manière de reconnaître que ces
soldats sont des individus, de mettre en lumière
leur sacrifice, le gaspillage de vies humaines dans
une guerre basée sur le mensonge et la trahison.
En tant qu’Américains, nous subventionnons
tous ce conflit à travers les taxes. Il est
donc de notre responsabilité de questionner
ce qui est fait en notre nom. Ce projet est ma manière
d’y contribuer, en tant qu’artiste et
citoyen. Le tout est de créer une situation
où l’on ne peut manquer de faire des
connexions entre ce jeu qu’on peut quitter en
poussant la touche « escape » et la réalité
de la guerre, toujours présente.
Participez-vous
au combat lorsque vous entrez dans le jeu ?
Non, je suis un participant neutre, un objecteur de
conscience peut-être.
Comment réagissent
les autres joueurs ?
On me regarde comme un intrus détestable, amenant
des bouts de monde réel dans le « cercle
magique ». Certains joueurs se mettent en colère,
me posent des questions (auxquelles je ne réponds
pas, je continue obstinément à saisir
les noms), très souvent, je suis chassé
du serveur. Mais je persiste. Au 18 mai, j’ai
entré 361 noms et j’ai l’intention
de continuer jusqu’à la fin de la guerre.
A la même date, 2 458 Américains ont
été tués en Irak (1).
Comment expliquez-vous
que les soldats cités dans un univers virtuel
aient soudain l’air si réel ?
Dans ce jeu, il n’y a pas de sang, pas de vrais
morts, pas de blessés civils. J’essaie
de faire en sorte