Frank Kermode, théoricien de la fiction littéraire, dans ses conférences intitulées Le Sens d'une fin,
décrit un passage difficile où les philosophes chrétiens du XIIIème ont redécouvert les anciens Grecs.
En effet, pour les Grecs, le monde était le cosmos ; pour les Hébreux, c'était une histoire. Là où pour la
Bible, le monde est créé à partir de rien, Aristote dit ex nihilo nihil fit / rien ne peut venir de rien. Si,
dans la Bible, le monde a un début et une fin, Genèse et Apocalypse/révélation, pour les Aristotéliciens,
le monde est éternel, sans début et sans fin.
Pour bien renouer avec la pensée grecque et la poursuivre, il aurait fallu postuler que la Bible aurait
tort, ce qui amena les philosophes chrétiens à retenir deux poids, deux mesures, mettant en question tout
ce qui leur semblait non plausible, et cherchant des résultats dont ils étaient obligés de nier la validité.
St. Thomas d'Aquin a tenté de rester fidèle à la Bible tout en adoptant le plus grand nombre de concepts
d'Aristote. Ainsi dut-il redéfinir les anges. Les anges devaient se différencier et de Dieu, et de l'homme.
N'étant ni de l'être pur, ce qui est la définition réservée à Dieu, ni tout à fait matériels, les anges de
Thomas induisirent un troisième ordre.
Ses anges sont immuables en ce qui concerne la substance, mais s'avèrent capables de changements par
des actes de volonté et d'intellect. Ils ne sont ni éternels, ni dans le temps. Ce troisième ordre de la
durée, fondé sur le statut entre-deux des anges, Thomas l'appela aevum.
Pour Kermode, l'aevum s'appréhende comme fiction temporelle, ordre de la durée, capable de décrire
certains aspects de l'expérience humaine. C'est un temps qui participe aussi bien du temporel que de
l'éternel. C'est un mode de la perpétuité sans l'éternité.
Alors que les anges sont hors du temps, leurs actes ont un avant et un après. Les personnages des romans
aussi sont hors du temps mais semblent opérer dans le temps.
Le cinéma, de même, participe à ce statut d'entre-deux. Entre corps et esprit, le cinéma est fait d'une
matière éphémère, ce sont des ombres.
Entre durée et éternité, les films peuvent être revus en boucle quoiqu'ils se déroulent toujours au
présent. "Le mouvement ne peut pas être recréé mais seulement créé." - Christian Metz
Le film a à voir avec la magie, où toute illusion est possible, comme avec le mythe, capable de
transformer réellement la société.
Dans les films que j'ai choisis se trace l'idée de la figure humaine déformée par le médium, par la
technologie ou par le regard sur le monde, piégée dans cet entre-deux, entre sujet et objet.
Dans "L'être", Ken Kobland et Peter Rose nous montrent des états de devenir ou d'être-dans-le-monde,
des moments de passage, de transformation, mais aussi de simples points de vue ou points de vie, dans
lesquels tout le dilemme de l'homme se déploie.
Dans la rubrique "L'ange", nous descendons à l'intérieur de l'homme, pour Sanctus aux os mêmes. De
l'intérieur, notre vision bascule ; le convexe devient concave, le creux, plein. Chaque personnage devient
immatériel et immortel et vient symboliser notre humanité à nous tous, nos forces et nos faiblesses.
Les quatre derniers films nous montrent cette humanité dénudée par le médium propre à chaque film.
Dans Terminus For You de Nicolas Rey, c'est la réticulation des grains de pellicule qui nous fait
transcender ; pour Ken Jacobs c'est la clignotement qui joue sur notre système perceptuel ; pour
Michael Snow, ce sont des effets rendus possibles par la vidéo numérique qui nous transforment ; pour
Steina Vasulka c'est un effet particulier, proche à l'effet obtenu quand on glisse un document original
sur le vitre pendant la photocopie, qui transforme l'espace en temps et le temps en espace.
Ce sont des cinéastes à la quête de leur propre identité, guidés par l'ange qui est cinéma.