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A propos du cinéma expérimental Pip Chodorov
Lire les images, voir les mots
Le cinéma narratif, depuis son origine, incorpore des textes à l'écran de nombreuses
façons - sous-titres, cartons, génériques... Les textes apparaissent
là où l'image n'est pas suffisante, expliquant ce qu'il n'est pas possible de
rendre visuellement, ou ajoutant des effets littéaires , dramatiques, d'anticipation,
de suspens. Ils balisent le temps et l'espace, racontent l'invisible, comblent les ellipses,
fournissent des renseignements manquants, remplacent ou forcent les textes parlés.
Le texte, jamais mis en valeur en tant que tel, soutient l'image.
Ces règles sont rarement brisées jusqu'à ce qu'Einsenstein
utilise la force visuelle des mots pour créer une image par le texte lui-même,
une légende typographique en lettre agrandissantes: "en avant vers le progrès"
(La ligne générale, 1929). A la même époque, Murnau relève le
défi d'éviter le recours facile aux cartons pour raconter une histoire entièrement
en images et sans mots (Le dernier des hommes, 1924).
En revanche, le cinéma expérimental, qui a pour vocation de transgresser les
règles préétablies, joue, lui, très tôt des textes à
l'écran pour les manipuler, modifier ou détourner le sens des images, voire pour
remplacer toute présence d'images.
Par son double statut historique - cinéma et art plastique - le cinéma expérimental
nous ouvre les yeux sur l'interaction entre mot et image. Il nous pousse à considérer
les limites de cette frontière le fil de rasoir entre langage et image, là
où les deux deviennent interchangeables. Toute présence de texte à l'écran
enlève de l'image, lui laissant de moins en moins de place, jusqu'à son envahissement
total. Mais elle ressurgit ailleurs: l'écriture au cinéma ouvre l'écran à
la multiplicité d'images mentales possibles évoquées par ce texte.
L'image aussi affecte le texte Retravaillés de manière graphique, telle la
typographie ou la calligraphie, les textes adoptent de nouveaux sens extérieurs à
leurs propres significations. Le mot se donne à voir à la fois dans sa plastique
et dans son sens, devenant effectivement une image à part entière.
Deux grandes perspectives sont proposées; l'une a pour thème l'interaction de
l'image et du texte - l'image transformée par le texte, le texte transformé en
image - ; l'autre privilégie des mots, devenus des images. Alors que dans le premier cas
l'écrit vient infléchir l'image, dans la deuxième, le texte seul nous force
à construire nos propres images mentales.
Lire les images, voir les mots. La fusion du langage écrit et visuel mène au-delà
de la simple expérience filmique, vers la plastique, la politique, le social, voire la conscience humaine.
Elodie Imbeau et Pip Chodorov Paris, Décembre 1999.
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